Mille librairies

Selon la formule consacrée, nos livres sont disponibles dans toutes les bonnes librairies. Et grâce à la loi sur le prix unique du livre, il y a en France un tissu aussi riche que varié de librairies indépendantes de grande qualité. Ce sont ces librairies que nous avions envie de vous faire découvrir ici – dans une sorte de promenade où l’on rencontrera des personnalités bien trempées et des espaces singuliers où trouver son bonheur… de lire.

Coups de cœur des libraires

Épépé« ÉPÉPÉ! s’est exclamé ce collègue, lors d’un déjeuner au cours duquel je lui expliquais mon attirance, dans les livres, pour les descriptions géographiques et urbaines, pour les villes imaginaires, pour les lieux inventés. "Lis ÉPÉPÉ ! C’est magnifique. Et ça devrait t’intéresser." J’ai donc commencé ÉPÉPÉ, du Hongrois Ferenc Karinthy, samedi dernier, dans le train de 21h21 qui m’emmenait vers Paris. J’ai passé deux jours à arpenter la capitale, pour aller retrouver famille et amis chers, et surtout pour me perdre à force d’errances et de promenades hasardeuses (ce que je sais faire de mieux quand je me trouve dans une grande ville). Et ÉPÉPÉ, pendant ces deux jours, au fond de mon sac, ne m’a pas quittée. Dans ce roman, il est question d’une ville, mystérieuse et labyrinthique, sorte d’allégorie cauchemardesque des mégapoles du monde entier. Il est aussi question d’un homme, arrivé ici il ne sait comment (erreur d’aiguillage à l’aéroport?), et comme pris au piège de cet endroit, sans pouvoir s’en échapper. Il est enfin question du langage, lien brisé entre l’homme et la ville, puisque ni l’un ni l’autre ne parviennent à se comprendre. Budaï (c’est le nom du héros), bien que linguiste et polyglotte, ne reconnaît pas la langue des habitants de ce lieu, et se heurte à un mur d’hostilité quand il essaie de se faire comprendre, par gestes ou par dessins. Après avoir recouru à la logique, en profitant de ses compétences en linguistique pour tenter de se constituer un lexique de cette langue (en vain: non seulement celle-ci ne possède pas de racine étymologique connue, mais de surcroît semble en perpétuel mouvement - une chose n’étant jamais désignée deux fois de la même façon...), notre héros part bon gré mal gré en exploration des lieux, et nous offre à ce moment, à mon sens, les meilleurs passages de ce beau et étrange roman. » Agnès Borget, librairie Le Livre à venir — Saumur
Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer Libralire recommande Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer.
Murambi, le livre des ossements« Quatre ans après le génocide rwandais, et alors que seuls ou presque des Occidentaux s’étaient penchés sur cette horreur, plusieurs écrivains africains organisèrent une résidence collective pour travailler sur une parole à ce propos. Le Sénégalais Boubacar Boris Diop, auteur notamment du grand LES TAMBOURS DE LA MÉMOIRE (1991), publiait en 2000 son travail issu de ce rassemblement : MURAMBI, LE LIVRE DES OSSEMENTS. Récit du retour d’un Rwandais exilé à Djibouti, découvrant, après le génocide, que son père fut l’un des pires bourreaux hutu - responsable notamment du massacre (authentique) de l’École Technique de Murambi, où plusieurs dizaines de milliers de Tutsi furent rassemblés pour être exterminés, et où se trouve aujourd’hui le principal mémorial du génocide. Roman terrible, qui pose au fond les mêmes questions que Jean Hatzfeld dans sa trilogie rwandaise, sous un angle différent, avec une rage beaucoup plus forte, même si elle y est romanesque, et non journalistique - mais reposant néanmoins sur de nombreux témoignages recueillis sur place en 1998. La postface, entièrement écrite à l’occasion de la réédition de 2011, est précieuse : « Parti au Rwanda "par devoir de mémoire", je n’ai voulu abandonner personne sur le bord de la route. J’avais découvert, chemin faisant, ceci qui m’a paru fondamental : si un génocide aussi spectaculaire que celui des Tutsi du Rwanda implique des masses hurlantes d’hommes et de femmes pris au piège d’une panique collective sans nom, chacun n’entend, dans ce formidable chambardement, que les battements de son cœur, dans une soudaine et affreuse proximité avec sa propre mort. Il fallait aussi dire cette solitude des êtres livrés à eux-mêmes, parfois bien plus effroyable, à y regarder de plus près, que la sanglante pagaille alentour. Si j’ai en définitive choisi l’histoire que l’on vient de lire, c’est parce que je dois une autre leçon, tout aussi essentielle, au Rwanda : le crime de génocide est commis par les pères mais il est expié par les fils... » D’une très grande voix africaine, un récit essentiel dans la quête d’une compréhension de l’horreur... » Librairie Charybde — Paris
Le Trésor de la guerre d’Espagne« Les récits de ce recueil portent la marque de ces années à polir le langage, il n’y a jamais un mot de trop et la poésie, c’est à dire la capacité à montrer le sublime , affleure à chaque instant. Dans le traité à l’usage des bâtons et des chemins que Pey a publié en 2008 une phrase résume la destination de son travail "la poésie sert à faire avaler la poussière" et c’est bien de cela qu’il s’agit dans Le Trésor de la guerre d’Espagne. Que ce soit la mère que tout le monde croit folle à étendre son linge par tous les temps sans rime ni raison, le vieil oncle qui baptise au couteau tous les arbres de son verger du nom de résistants tombés sous les balles ou encore l’instituteur du village qui du fond de sa prison continue de jouer aux échecs avec les moyens du bord, ces destins tragiques ont la beauté des geste inutiles et porteurs d’espérance. Toutes ces histoires et d’autres encore auraient pu tomber dans l’oubli. Ce sont des histoires de fous, de gens qui se moquent des règles et qui résistent, non pas par idéologie, mais pour continuer à vivre comme ils l’entendent, il y a celle bouleversante qui ouvre le recueil et qui donne le ton, un homme est debout au milieu de sa cour et rien, ni les menaces ni les balles ne le feront changer de place. Ce n’est pas un héros, pas un révolutionnaire, juste un paysan, mais il a le courage d’un chêne et sait, au contraire de l’arbre, que lorsque la hache se lèvera, s’en sera fini de lui. » Michel Edo, librairie Lucioles — Vienne