« Alba est une personne rare, elle est linguiste à l’université de Reykjavík en Islande et parle “la langue nationale la plus faiblement diffusée” des pays membres des Nations unies. Elle nous apprend que les Islandais ont le privilège de former leurs propres néologismes plutôt que d’adapter les mots des langues majoritaires, mais, se demande-t-elle, faut-il continuer d’enseigner “une langue où comprendre quelqu’un et divorcer s’expriment en recourant au même verbe – skilja” ? Alba se déplace énormément, ce qui l’amène à décider de se retirer du monde dans un terrain avec maison qu’elle acquiert pour planter des arbres – 5600 – dans la terre volcanique et sableuse de son île peu boisée, afin de compenser son empreinte carbone.
Auður Ava Ólafsdóttir aborde beaucoup de petits sujets semblant sans importance. Elle emménage dans une maison trop petite pour qu’elle y installe sa bibliothèque, une maison qui a été la propriété d’une autrice de romans policiers qu’elle connaît pour avoir été sa correctrice. Alors, elle dépose ses dictionnaires et ses grammaires islandaises, ses ouvrages pointus dans le magasin de la Croix Rouge, suscitant un intérêt inattendu chez les clients. Dans cette île lointaine menacée par le réchauffement climatique, la pollution de la mer, le tourisme, elle plante des bouleaux et d’autres arbres, imaginant ce que sera son domaine bien des années plus tard. Elle se fait aider par Danyel, un jeune réfugié qui veut apprendre l’islandais, qu’elle décide de protéger afin qu’il s’intègre et qui devient “Mon adolescent”.
Cette linguiste passionnée de langues fragiles, qui a avec les mots une relation forte réoriente sa vie, se découvre de nouveaux intérêts. Tout comme les islandais qui l’accostent pour lui parler de mots ou de la langue, une passion qu’elle ne soupçonnait pas d’exister, “Gerdur, employée à la banque, m’a fait part de ses inquiétudes à propos du déclin du subjonctif dans la langue parlée”.
Sans s’en rendre trop compte, on lit l’histoire d’une femme qui change brusquement de vie dans une Islande qu’elle considère comme un “Éden”, un paradis perdu qui se déglingue, qui pourrait elle-même se perdre, et qui s’installe, se découvre une autre vie possible, noue des relations, qui plante des arbres et des légumes dans son jardin, qui s’accorde à la nature, nous rappelant ainsi que rien n’est sans doute perdu. Cette histoire se déroule tout en douceur, comme si l’évolution était naturelle, comme s’il n’y avait d’autre horizon que l’espoir, “Tout ira bien”.
Auður Ava Ólafsdóttir nous enchante avec ce roman à l’écriture belle et inventive. Elle possède le talent de s’intéresser à des choses graves sans qu’il n’y paraisse, avec légèreté et finesse. Outre qu’elle nous signale que le monde est à protéger, son attention à la valeur des mots nous indique de ne pas oublier la poésie, d’en parler avec des mots choisis, pour éviter que disparaisse notre Éden. » Jean de la librairie Le Pain des Rêves à Saint-Brieuc
