Après une longue absence, le narrateur, qui s’adresse autant au lecteur qu’à lui-même, retourne dans son pays natal, un petit village du fin fond de la Picardie. Il se laisse alors envahir par ses souvenirs et notamment son impossible amour pour Jonquille, à l’instar de celui de Tristan pour Yseult. Il y fait aussi des retrouvailles, comme le douanier Venceslas qui l’entraîne à la Taupinière, un lupanar local. Mais rien ni personne ne peut endiguer la nostalgique mélancolie du narrateur. Ni sa mère, ni la jeune veuve Myriam qu’il emmène chez son père, parti vivre ailleurs.
A vrai dire, il serait vain de vouloir réduire le roman de Christian Bachelin à sa trame narrative. Son envoûtante beauté réside avant tout dans son écriture d’une richesse, d’une intensité et d’une singularité qui n’est pas sans évoquer quelque filiation avec Marcel Proust et Julien Gracq, voire Nerval et Chateaubriand. Car ce voyageur immobile nous plonge, comme un standard de Duke Ellington, une légende médiévale ou une complainte de l’enfance, dans un univers à la fois très proche en ses références réalistes et vertigineux en sa quête identitaire et amoureuse.
En 1995, les éditions Zulma publient
le Bleu du temps, roman d’Hubert Haddad, qui incite Christian Bachelin à écrire à son auteur. Quand, en 1999, paraît
les Romans et les jours, dans la collection Grain d’orage, Yves Martin évoque le dernier livre de Christian Bachelin. Et lors de la récente disparition d’Yves Martin, Hubert Haddad rend hommage au poète. Ainsi circulent les mots et les émotions à travers la vie et la littérature.
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* Extrait de la lettre de Christian Bachelin à Hubert Haddad
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Bleu du temps, c’est le bleu cendre de l’âme intemporelle, le bleu âcre et diaphane des fumées de dépotoir où parfois brûle encore une poupée de chiffons, le bleu du ciel des cimetières, l’horizon d’azur pâle où le temps se dédouble en son abstraction hors du temps. N’importe où dans le brouillard peut fleurir la pervenche – c’est aussi la fleur bleue du Romantisme allemand, le myosotis du profond souviens-toi et de la nostalgie épurée, le bleu du blues dans les brumes de Londres et les houles de la houille.
Comme vous je suis à la poursuite de "la nuance absolue". Pour moi la nuance oméga c’est le blanc feutré aveuglant, mémoire subite et réminiscence de longue haleine, neige toujours fondante et caresses en suspens, le blanc de l’infini désir froid et du "mourir de ne pas mourir". Je poursuis un flocon fondu depuis longtemps – mais ce blanc-là, parfois sur les contours, ne se nimbe-t-il pas d’une pâleur légèrement bleutée. Je frôle les démolitions lentes et les lupanars d’antan. Je sais humer les immondices encore fumants, à la recherche du relent du fond des temps.
* Éloge de Christian Bachelin par Yves Martin dans les Romans et les jours : Poète, Bachelin, de son premier livre
Neige exterminatrice à son tout récent
Atavismes et nostalgies, s’est englouti dans un tourbillon immobile, de ceux qui sont comme on le devine les plus féroces. Si on voulait situer l’homme Bachelin, l’enfant Bachelin, on pourrait l’imaginer comme ces feux follets de Folon que tout semble abasourdir. Avec
Soir de la mémoire, il publie presque une naissante œuvre de prosateur, ce sera l’impression du lecteur non averti, en réalité, ce livre modeste par la taille contient d’inépuisables trésors et n’est que la toute petite lumière visible d’un édifice plus global, un peu comme cet étrange phare qui balaye le haut du Sacré-Cœur et que j’ai fini par aimer comme si sa lueur était ma seule issue, une sorte de cigalon muet et qui brasille. Bachelin raconte sa mère, son père, quelques ombres autour, le chat Kilou, non pas l’agonie de sa mère mais ses derniers moments de vraie vie dans son appartement. Il y a chez Bachelin du symbolisme, certes, mais il me fait songer à deux écrivains portés par le verbe et la folie, un très célèbre, Strindberg, l’autre presque contemporain quoique disparu, Jean-Pierre Martinet, dont le personnage de l’ultime roman s’appelait eh oui cher Bachelin "Poussière".
* Hommage (extrait inédit) d’Hubert Haddad à Yves Martin : Même malade, perdu maintenant disparu dans les filigranes du temps, Yves Martin demeurait et demeure pour nous ce roi ambulant frappé d’une sorte de nostalgie instantanée qui écrivit les plus beaux poèmes avec, pour matière de songe, cette fragilité insaisissable, douloureusement convoitée et dont la nature est d’échapper sans cesse au jardin d’illusion.
Nous n’oublierons pas "les choses qu’on n’avoue pas comme au matin le geste léger d’une femme qui vous bouleverse", "les ports échoués de la nuit", les brocanteurs incapables d’inventaires, les automnes expérimentaux, "le chagrin comme brusquement une caméra vide", "la merveille d’être accoudés, de s’en vouloir, d’être éternels..."
Mais tous ceux qui l’ont un peu connu n’oublieront pas davantage, le temps d’une présence effarée entre deux tombes, le promeneur admirable qui cachait sa solitude dans l’amitié au hasard des rencontres, doux colosse au regard libre qui souriait même de la mort.