éditions zulma
Nouveautésà paraîtreactualités1000 librairiesforeign rightscontact


céytuapuléeIntranQu’îllitésNumériqueNewsletter


Ateliers d’écriture & jeux littéraires
Inscrivez-vous à notre Newsletter

Votre email :
Jeux littéraires

Retrouvez nos Jeux littéraires dès septembre 2013, en même temps que la nouvelle édition du Nouveau Magasin d’écriture, de Hubert Haddad.
      imprimer


Le Charme des après-midi sans fin
11,5 x 17,5 cm • 240 pages
ISBN 978-2-84304-776-3
9,95 € • Paru le 02/05/16
Télécharger
la couverture en HD

Imprimer l’argumentaire
Littérature — collection de poche Z/a
Dany Laferrière

Le Charme des après-midi sans fin




À cette seule évocation – le Charme des après-midi sans fin – on rêve aux jours délicieux de l’enfance et de l’adolescence. Et c’est tout le petit monde gravitant à Petit-Goâve autour de Vieux Os qui vient nous griser : il y a les copains, Rico, le fils de la couturière, Frantz qui a « toutes les filles à ses pieds, mais ne comprend rien aux femmes », les rendez-vous sur la plage et les parties de foot avec l’équipe Tigre Noir, Fifi la tigresse qui se bat comme un garçon pour l’honneur de son frère, les filles « douces et parfumées comme des mangues », et l’indépassable Vava, premier amour aux yeux incendiaires… Et puis aussi Izma, la reine du poisson en sauce et son petit garçon tuberculeux, l’irremplaçable notaire Loné, amoureux éconduit de Da, la grand-mère tant aimée, tandis qu’Haïti s’enflamme sous les feux montants de la dictature.

« J’ai écrit ce livre pour une seule raison : revoir Da. Quand l’Odeur du café est paru, Da était encore vivante, et elle l’a lu. Je me souviens de son doux sourire. Elle était très fière de pouvoir filer son aiguille jusqu’au dernier jour. Elle est morte un samedi matin. Et depuis, elle me manque. Je suis retourné, dernièrement, à Petit-Goâve. Et je les ai tous revus. Voici Da, assise comme toujours sur sa galerie au 88 de la rue Lamarre, en train de siroter son café. Et aussi ce bon vieux Marquis qui vient se frotter contre ma jambe, en remuant doucement la queue. Le soleil du midi. Les rues désertes. La mer turquoise scintillant derrière les casernes. La ville fait la sieste… »

Découvez un extrait

Le sommeil
Je sors dans la cour, les yeux encore pleins de sommeil, Da est déjà en train de siroter son douzième café. Si Da aime le café, moi, ce que je préfère par-dessus tout, c’est le sommeil. Pouvoir dormir tout mon soûl. Dormir jusqu’à la fin des temps. Mais il faut que je me réveille chaque matin, très tôt, pour repasser mes leçons, faire ma toilette, bien sûr me brosser les dents (c’est la première chose que Da inspecte, comme si c’était un trésor familial, je ne sais pas, moi, un collier de perles), ensuite m’habiller, déjeuner et, finalement, réciter mes leçons avant d’aller à l’école. C’est ça ma vie. Du lundi au vendredi. Le problème c’est qu’on est obligés d’aller à l’école. Il n’y a que Légype qui ne fréquente pas l’école. Les autres n’ont pas assez de culot pour le faire. C’est pas qu’on n’y pense pas. Surtout le lundi matin. L’école, ça va encore pour moi. La question c’est : pourquoi faut-il que je quitte mon lit ? Pourquoi n’utilise-t-on pas le sommeil pour apprendre les choses ? Nous pourrions nous réveiller le matin en sachant sur le bout des doigts le fameux chapitre de grammaire sur la concordance des temps. Non, je retire ce que je viens de dire. Je ne veux pas qu’on touche à mon sommeil. C’est mon bien le plus précieux. Mon dernier refuge. Personne n’a le droit de pénétrer dans mes rêves. Tiens, pourquoi le professeur ne vient-il pas nous faire la classe dans notre chambre ? Le docteur vient bien nous voir à la maison. Pourquoi le professeur ne le fait-il pas ? Da va me lancer : « Espèce de flanc mou (c’est son insulte favorite), tu inventeras n’importe quoi pour rester au lit. » On n’a qu’à essayer mon idée, juste pour voir. Même Frantz deviendrait un génie si on lui garantissait qu’il peut rester au lit. Le seul jour où je peux jouir de mon lit sans me faire bousculer pour aller à l’école ou à l’église, c’est le samedi. Mais qui veut rester au lit un samedi matin quand tous les copains sont déjà en train de jouer au football dans le parc communal ? Donc, le jour idéal pour rester au lit, c’est le dimanche. Et Dieu l’a bien vu. Il a pris le dimanche pour se reposer, lui. Mais moi, je dois aller à l’église sinon j’ai l’impression d’être pire qu’un meurtrier. Je ne suis pas loin de croire qu’on a échafaudé toute cette histoire (Dieu, l’église, le péché) uniquement pour me faire sortir de mon lit le dimanche. Dormir le dimanche sera, je le jure, ma première conquête d’homme libre.

La stratégie
Rico a repéré les filles du pasteur. Elles sont assises sur la petite galerie, juste à côté du temple Ebenezer. On les épie depuis un certain moment, cachés derrière le vieux mur jaune de l’ancien cinéma Faustin. On essaie de mettre au point une stratégie. Toujours la même. D’abord, le siège. Ce qui consiste à passer au moins une douzaine de fois devant la maison où elles se tiennent. À chaque tour, on se rapproche un peu plus d’elles jusqu’à ce qu’elles se mettent à rire nerveusement. Cette stratégie ne peut être efficace que le vendredi. Le lundi est à éviter comme la peste. L’après-midi est recommandé parce qu’à cette heure les rues sont généralement désertes. La plupart des gens sont encore à leur sieste, ou sont assis dans leur cour en train de siroter un café. Seules les filles se tiennent sur la galerie. C’est donc le moment de tester nos stratégies. D’abord faire gaffe à la vieille sorcière, cachée derrière ses persiennes, qui passe sa vie à épier les gens. Il y en a une dans chaque rue. Prière de ne pas grimper sur la galerie d’une fille que l’on courtise. Il reste la technique du pigeon voyageur. On demande à un enfant (tout individu de moins de dix ans) de remettre un billet doux à la fille concernée. Là encore c’est risqué. Si la vieille sorcière remarque le manège, vous êtes fait. C’est Tony Auguste qui m’a appris la technique du pigeon voyageur. Il y a aussi le siège rapproché qui consiste à s’installer sur une galerie voisine de la maison visée (celle où se trouvent les filles). Généralement, ce préliminaire ne dure guère plus d’un quart d’heure. Après, c’est l’attaque. Toujours fulgurante. Pour dire honnêtement, cela ne s’est pas passé ainsi aujourd’hui. Dès que les filles du pasteur nous ont vus au bout de la rue, elles nous ont fait signe de venir les retrouver. Seul Rico est allé vers elles. Frantz et moi, nous avons continué notre chemin comme si nous ne les avions pas remarquées. Rico a tenté de nous faire revenir sur nos pas, mais nous avons marché jusqu’au petit cimetière. Installés sur une tombe, nous avons attendu son retour. Ce comportement étrange ne faisait partie d’aucune stratégie. Simplement : Frantz n’était au courant de rien, et moi, j’ai paniqué à la dernière minute. Je suis très bon pour monter un coup, mais au moment de passer à l’action, neuf fois sur dix, je flanche. Je me sens coupable d’avoir laissé mon compagnon seul dans la gueule de ces tigresses assoiffées de sang païen.