Monsieur Chrysanthème
Après le meurtre sanglant des parents de Lisa et la disparition de la jeune fille, un nouvel indice entraîne Othello Desdouches au Japon. Comment l’étranger, le gaijin, va-t-il se repérer dans un monde aux traditions tenaces et aux signes incompréhensibles ? Dès son arrivée, Othello comprend qu’il risque gros. Surtout quand les yakusas lancent un redoutable tueur à ses trousses. Des quartiers chauds de Tôkyô aux temples de Kyôtô, le Français se retrouve sur une île sauvage, au fin fond de l’archipel.
Une aventure haletante, au sein d’un Japon méconnu et mystérieux de gangsters, d’intouchables dont personne ne parle, de prêtresses aveugles qui dialoguent avec les morts, mais aussi de jardins magnifiques, de cerisiers en fleurs et de jeunes femmes avenantes. Un Japon où le moindre faux pas demeure fatal.


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Roland Jaccard et Jacques Vallet : entretien inédit
à propos de Monsieur Chrisanthème

Sans Jacques Vallet, pas de Fou parle. Créée en 1977, cette revue libertaire et artistique a été comme un coup de gong destiné à sortir l’humanité de sa torpeur. Inébranlable, toujours en quête de projets surprenants, Jacques Vallet s’est lancé dans la rédaction de romans noirs dont l’Amour tarde à Dijon, Pas touche à Desdouches, la Trace et Une coquille dans le placard qui avait pour cadre Libération où Jacques Vallet avait traîné ses guêtres pendant plusieurs années. Les lieux sont le point de départ des enquêtes menées par les doubles ironiques de Jacques Vallet. Le dernier roman, Monsieur Chrysanthème, a pour cadre le Japon et pour thème la rencontre avec la mort. Mourir en Extrême-Orient ? Pourquoi pas, mais en suivant les traces de Jirô, ce sabreur solitaire.
Roland Jaccard

Roland Jaccard – Il y a une magie propre au Japon : tout y est semblable à ce que l’on voit partout ailleurs et pourtant tout y est différent. Ecrire sur le Japon, c’est s’aventurer sur un terrain miné. Pour un auteur de romans policiers, cela représente un sacré défi. Qu’est-ce qui vous a poussé à le relever ?

Jacques Vallet – J’étais conscient de la difficulté. Soit le Japon servait de vague décor au roman, soit je me coltinais le Japon « profond », avec des personnages qui avaient une enfance, une conscience, une expérience japonaises. D’où beaucoup de travail et une bonne connaissance de, disons, « l’âme japonaise ». Choisir la deuxième voie était une gageure. D’autant que j’ai seulement fait un séjour de six semaines au Japon, il y a longtemps déjà !
Mais il faut dire que j’ai bénéficié de rencontres exceptionnelles. J’ai eu des « poissons pilotes ». Sans eux, je serais resté perdu dans cette forêt d’idéogrammes. Ils m’ont permis d’aborder ce pays sur le plan humain, sous l’angle de la vie quotidienne... Les vieilles maisons, les bars, les love hôtels, les bains turcs. J’ai aussi rencontré des yakuzas.
Et puis, j’ai recueilli des témoignages d’Européens vivant en symbiose avec le Japon depuis des décennies. Ainsi que de Japonais (surtout de Japonaises), souvent dans le domaine de l’art, qui étant eux-mêmes en décalage avec leur civilisation, pouvaient en parler très librement, plus librement que ne le font en temps normal les Japonais, plutôt prisonniers du carcan collectif. Ces artistes se sont livrés à cœur ouvert... Or on sait que ce pays est le pays des non-dits.
Quant à mon attirance pour le Japon... C'est quelque chose d’inexplicable. Et que je ne pouvais découvrir qu’en écrivant ce livre. Ai-je trouvé le lien que je pouvais avoir avec ce pays « magique » ?
On n’a jamais demandé à Zola de vivre des années dans une mine pour écrire Germinal. Zola est simplement allé se documenter dans le bassin houiller du Nord (à Anzin), et son voyage a duré dix jours. De mon côté, et toute proportion gardée, j’ai ramené du Japon deux carnets de notes. Huit cents pages environ...
Je m’élève un peu contre cette idée d’un Japon incompréhensible. C’est ce que veulent faire accroire les Japonais. Leur politesse apparente, vis-à-vis des étrangers, cache souvent beaucoup de mépris. Ce sont des insulaires, comme les Anglais. Un ami qui a vécu plus de dix ans au Japon et a fréquenté la plupart des cinéastes prestigieux des années soixante, fut horrifié lorsque l’un d’eux lui dit au bout d’une nuit de discussion : « Tu n’es pas japonais, tu ne peux pas comprendre ! » Sans vouloir ignorer le « terrain miné » (« Seul l’invisible est japonais », a écrit Mishima), je me suis intéressé chez eux à ce qu’il y a d’universel. La mort, l’amour, la souffrance, la peur... sont les mêmes partout. Mes personnages sont japonais par leurs racines, mais réagissent comme des individus qui me ressemblent un peu.

R. J. – A propos des fantômes, vous évoquez dans des pages très impressionnantes les chamanes aveugles, tout au Nord d’Aomori, qui se réunissent sur les pentes d’un volcan et parlent avec l’esprit des morts. N’est-ce pas aussi une métaphore du travail de l’écrivain ? Quels morts êtes-vous allé chercher au Japon ? Et quels fantômes votre alter ego y a-t-il rencontrés ?

J. V. – La rencontre de ces prêtresses, appelées itako, était en partie à l’origine de mon livre. Sans doute pour ce lien particulier qu’elles ont avec les morts – au point de prendre la voix d’un défunt lorsqu’elles le font communiquer avec quelqu’un de la famille. Je pensais leur donner une place importante dans ma fiction. Rien ne s’est passé comme ça. Finalement, c’est pratiquement tous les personnages du livre qui dialoguent avec des morts.
La mort nous cerne de toutes parts, nous accompagne à chaque instant sans qu’on en parle (Roland Topor comparait notre destin sur terre à une boucherie).
J’aime bien la pensée que ces chamanes peuvent être une métaphore du travail de l’écrivain. Il est vrai qu’on rencontre des fantômes en écrivant. C’est la surprise que nous réserve parfois l’écriture : on ne s’y attend pas et, hop ! tout à coup surgit de la mémoire un être cher qui n’est plus, avec qui on n’est pas en paix, à qui on essaie de présenter des excuses. Mais c’est trop tard.
Ces femmes peuvent aussi résumer l’âme du pays : le dialogue permanent avec la mort. Le Japon est imprégné du culte des ancêtres, la croyance shintoïste fait que les morts demeurent dans le monde et partagent de façon invisible la vie quotidienne de leurs descendants.
Sur un petit bateau de pêcheur au Nord du Japon, j’ai brusquement eu l’impression physique d’avoir déjà connu cette mer agitée, métallique, ce froid polaire, cette lumière grise... L’endroit m’était « connu »… J’ai plusieurs fois retrouvé au Japon le vertige d’un espace vivant qui m’était familier. Notamment, dans les jardins de Kyôtô. Je ne peux pourtant pas dire être allé au Japon pour y chercher des morts ! A côté de la beauté, j’y ai rencontré toute la laideur outrancière de l’industrialisation à l’américaine. Et ça, c’est mortifère. L’emprise de l’argent et le saccage de la nature y sont démesurés. La campagne japonaise, souvent d’une grande tristesse, ressent le désastre de l’homme avec une immense violence !

R. J. – A côté de la gare de Shibuya, au cœur de Tôkyô, se trouve la statue du chien Hachikô, célèbre pour la fidélité à son maître. Tous les jours, même après sa mort, il l’attendait. C’est devant cette statue que Jirô donne ses rendez-vous. Pouvez-vous nous parler un peu de lui et des relations qu’il entretient avec son parrain yakuza ?

J. V. – Lorsque j’étais à Tôkyô, on m’a donné rendez-vous près de cette statue. L’endroit peut-être le plus connu d’une ville où, comme on le sait, il n’y a pratiquement pas de nom de rue. J’ai appris ensuite que Hachikô était le lieu des rendez-vous amoureux. Les jeunes filles attendent sous un arbre qui ressemble à l’ailante ou vernis du Japon, un arbre que j’ai sous ma fenêtre à Paris. Il y a là d’autres arbustes : un cerisier, un camélia et un massif de buis... Donc mon héros, Jirô, rencontrait là ses petites amoureuses.
Lui, homme de main d’un gang yakuza, a un côté psychopathe, mais c’est le milieu des yakuzas qui m’intéresse. Et comment cet adolescent est devenu yakuza. La révolte individuelle et le fait de s’inscrire en dehors de la société. Sa colère intérieure, sauf au moment où il passe à l’action. Pendant des années, j’ai accumulé des documents sur la mafia japonaise. J’ai également consulté le livre Yakuza, de David Kaplan et Alec Dubro. Mais dans mon histoire, je me suis servi de détails vrais. De même pour la secte, que j’appelle Daïmetsukaï.
Quant au parrain, Kakuji Watanabe, c’est un personnage-clef du roman. L’image paternelle dans sa toute-puissance, quelqu’un qui a un droit de vie et de mort sur vous, et qu’il faut suivre jusqu’au bout... Même si l’on n’est plus en accord avec soi-même ? Là est la question !
Le titre Monsieur Chrysanthème est lié à ma passion pour ces fleurs. C’est aussi bien sûr une référence au roman de Pierre Loti, Madame Chrysanthème, publié en 1887, par lequel on a découvert au début du siècle dernier le Japon étrange et raffiné, la femme japonaise, une petite poupée gracieuse, soumise, souriante. Un siècle plus tard, le Japon est toujours aussi secret, mais l’heure n’est plus à l’exotisme. Jirô est un tueur et Monsieur Chrysanthème parle de la violence qui gangrène son pays, ainsi que toute la planète.

R. J. – Vous êtes venu tardivement au roman policier... Quels auteurs lisiez-vous dans votre jeunesse ? Et pourquoi avoir adopté ce genre littéraire, marginal et populaire, plutôt qu’une forme plus classique, pour nous entraîner au Japon ?

J. V. – Je n’avais pas d’attirance particulière pour les romans noirs. Sans doute ai-je attendu inconsciemment que les choses mûrissent. Le déclic a été d’écrire un Poulpe pour Jean-Bernard Pouy. Je me suis alors senti à l’aise dans ce genre, peut-être parce qu’il est « marginal » et « populaire »… Je crois surtout qu’il correspond à ce que je voulais faire.
Des auteurs qui m’ont marqué comme Poe, Zola ou Stendhal sont à leur façon des auteurs de romans noirs. Et quel roman est-il plus haletant que Histoire de ma fuite des plombs de Casanova ? Quand je parle d’écriture, je pense naturellement à la poésie, ce haut degré de conscience. Et de là, à l’insoumission, à la résistance.
Il s’agit surtout de soulever les coins du voile pour montrer ce qu’on veut cacher, et avoir le courage de tout montrer. J’ai trouvé dans le roman noir actuel cette volonté de témoigner de notre époque. Quant aux romanciers que je lisais dans ma jeunesse, je pense obligatoirement à Rétif de la Bretonne, Maupassant, Joyce, Proust, Istrati, D. H. Lawrence, Henry Miller... Je songe avec la même ferveur à Orwell, Cain, Mac Coy, Chase, Léo Malet... Je me refuse à entrer dans une catégorie. Je parle de la vie. De sa beauté effervescente. Et du désespoir qui la traverse.
S’agissant du Japon, je le vois comme un miroir grossissant du monde moderne. Il caricature l’Amérique qui le colonise, tout en préservant son identité. C’est également un pays plein de vitalité, d’espérance. Le visage de la coureuse qui a gagné le marathon aux récents J.O., Nakao Takahashi, s’est éclairé comme s’ouvre une fleur de lumière. Entendons-nous, je ne veux pas mettre en cause le Japon et encore moins l’expliquer. Je crois en revanche qu’il est important de montrer le pouvoir mafieux, le retour de l’irrationnel religieux et la malfaisance des sectes.
Enfin, le roman noir a une autre exigence qui m’intéresse : la part de jeu. L’histoire que l’on doit raconter, le mécanisme que l’on met en place, les contraintes que l’on s’impose, l’énigme à résoudre... Une parole (le fou parle) qui s’adresse aux autres. A des gens, comme dit Sade, capables d’entendre.



12,5 x 18 cm •
288 pages

ISBN 978-2-84304-146-4

11,15 €

Disponible - paru le 17/04/01


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