Les chasses du prince Sterpu ont un gibier bien particulier : les artistes. On commence donc par les traquer, sous un régime totalitaire où tous les moyens de s’exprimer sont prohibés. Baptiste, jeune écrivain, est privé d’encre. Lothar, ancien danseur étoile, a les jambes brisées. Les deux hommes, qui se sont connus aux temps fastes du régime, grâce à la vieille madame de Frontval, se retrouvent pour une fuite qui les mène vers une propriété viticole, le Clos Lothar.
Avec ce premier roman, Stéphane Heaume impose d’emblée un univers et un style très personnels, où se déploient la ferveur, l’onirisme et la quête d’un inaccessible absolu.
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Incipit
« La carafe paraissait vide, mais un dépôt noirâtre collait encore au
cristal, dans le fond. Noirâtre, avec des reflets rouge sombre,
luisants sous la timide lumière qui tombait du velours de l'abat-jour.
Et cela vivait. De temps à autre, une goutte emportait des écailles qui
s'éparpillaient aussitôt un peu plus loin en brillant comme des
cristaux de sang. Le lent roulement de la carafe sur le bois
participait de cette illusion de vie, et j'aurais volontiers contemplé,
longtemps, très longtemps, ce résidu complice que ma désespérance
rendait étincelant si n'avait éclaté en moi, dans le silence du
couvre-feu, la pitoyable évidence : je n'avais plus rien à boire et
n'étais pas suffisamment ivre.
Autour de moi le décor de la chambre souriait, triste. Sur ma table de
chevet, plongées dans une pénombre diluée, dangereuses et magiques,
reposaient les petites pilules blanches. Un geste et je m'en emparais ;
du cran – et je les avalais.
La chaise de paille sur laquelle j'étais assis tomba sur le parquet :
je m'étais levé. Mon lit tangua, se rapprocha de mon corps empli d'un
bourdonnement aigu. Je m'allongeai. Ne pas dormir, pourtant ; ne pas
céder à la lâcheté de l'impossible choix, de l'ultime
lâcher tout si souvent désiré.
De la rue montait le crépitement éloigné de la pluie. Son abandon aux
pavés, obsessionnel, me donna comme un accès de courage et, quoique
cela me surprît, je tendis la main vers la table de chevet, résolu. Mon
bras demeura suspendu dans le vide un instant avant de reprendre sa
place sur le dessus-de-lit : d’une façon presque imperceptible, il me
sembla qu'il pleuvait aussi dans la pièce. Mais une liqueur salée
glissant entre mes lèvres dissipa mon étonnement : des larmes
sillonnaient mon visage. »