Géométrie d'un rêve
Roman
Dernière pierre en date d’une œuvre impressionnante, Géométrie d’un rêve porte haut le drapeau d’une littérature généreuse et humaniste, qui s’attache aux mythes pour mieux parler aux hommes.
Benjamin Fau, Le Monde des livres
Pour tenter d'oublier Fedora qu'il a aimé à en mourir, un romancier s'exile sur les côtes du Finistère, dans un vieux manoir dominant l'Océan. Emporté par l'esprit des lieux, il commence un journal intime où peu à peu se mêlent personnages réels et fictifs. De Fedora, soprano lyrique qui se donne le jour mais se refuse la nuit, à l'étudiante japonaise persécutée par son frère yakusa, les héros de ses romans, ses maîtresses disparues, ou encore Emilie Dickinson, prennent un même caractère de réalité. Mille et une Nuits d'un insomniaque qui se raconte des histoires, Géométrie d'un rêve, traversé par les figures de Faust ou d'Othello, est le roman de la jalousie inexpiable et de l'amour fou.


Rarement un roman aura investi avec une pareille intensité les intermittences de la conscience, les divers états hallucinatoires comme la paralysie du sommeil ou le somnambulisme, tous les degrés du songe et de l'éveil.
Sous forme de fragments, courts récits enchâssés, inventions diverses, relations de lectures toujours induites de l'aventure vécue, ce nouveau roman d'Hubert Haddad porté par la grande respiration de la Bretagne sauvage et légendaire bouscule le genre avec une jubilation inventive dans la continuité de l'Univers, premier roman-dictionnaire de la littérature française (réédité en mars 2009).


REVUE DE PRESSE


Franz-Olivier Giesbert | LE POINT | 01.10.09

Et c’est ainsi qu’Haddad est grand
Hubert Haddad est un ami. Je ne le connais pas, mais c’est, comme dirait Michel Tournier, un "vieux ami". Depuis des années, il publie des livres qui m’accompagnent, comme ses abracadabrantesques Magasins d’écriture, mélanges fabuleux de citations et de morceaux de bravoure où je m’évade, les nuits d’insomnie.
Avec Millet, Quignard ou Fleischer, il fait partie de ces écrivains dont on ne parle pas ou peu mais qui, eux, nous parlent tout le temps : on les lit à petite dose, jamais d’une traite, pour mieux les savourer. Ce qui fait qu’on ne les quitte jamais.
Géométrie d’un rêve, le dernier-né d’Hubert Haddad, ne ressemble à rien. Son éditeur, qui fait bien son travail, a tenté de le résumer ainsi : «Mille et une nuits d’un insomniaque qui se raconte des histoires, Géométrie d’un rêve, traversé par les figures de Faust, ou d’Othello, est le roman de la jalousie inexpiable et de l’amour fou.» C’est une façon de voir.
Ceux qui chercheront un sens à ce roman seront toutefois déçus. Ce livre est une sorte de journal intime où le narrateur, apparemment à l’ouest, confond sans cesse fiction, poésie et réalité, avec des fulgurances à couper le souffle. Hubert Haddad écrit avec une lame. Je ne peux résister au plaisir de citer quelques-uns de ses traits :
Etre m’effare, avec ou sans Dieu ;
Le génie est un blessure trop près du cœur ;
Il n’y a plus que les héros de roman pour montrer un peu de vrai courage ;
On ne meurt que d’avoir aimé, je crois, dans un tombeau pareil au monde ;
Déontologie : c’est un mot qu’emploient volontiers les contrefacteurs et les corrompus pour faire la différence entre eux.

Tel est le ton : étrange, cosmique et misanthropique. Même s’il n’est pas de tout repos, Hubert Haddad est un grand écrivain français. Vous ne le saviez pas ? Cette vérité, nous ne sommes pas beaucoup à la connaître et il serait temps que le secret soit éventé pour que cet homme trop discret sorte enfin du quartier de haute sécurité réservé aux écrivains maudits ou confidentiels, ce qui revient souvent au même.


Benjamin Fau | LE MONDE DES LIVRES | 24.09.09

Géométrie d’un rêve, d’Hubert Haddad : l’infatigable défricheur de l’imaginaire

Il suffit de quelques minutes passées avec Hubert Haddad pour comprendre ce qui l’habite : l’écriture comme don, comme valeur de transmission, mais aussi comme engagement de chaque instant, vital et existentiel. «Le roman est un tel enjeu, affirme-t-il d’emblée, sur tous les plans, qu’à certains moments de notre vie, on met tout dedans. Tout ce qu’on est et tout ce qu’on sait. C’est aussi par le roman qu’on réinvente sa vie - ce qui, parfois, est une nécessité, une question de survie.» Deux ans après Palestine, bouleversante «fable réaliste» témoignant du conflit israélo-palestinien (Livre de Poche), Haddad poursuit son exploration du champ romanesque avec Géométrie d’un rêve, une réinvention érudite, complexe et stimulante, des mythes de l’amour fou, de l’écriture de soi et des jeux de l’imagination et du rêve.
Exilé volontaire dans un manoir breton dominant la lande des légendes et l’océan des poèmes épiques, le narrateur de Géométrie d’un rêve est un écrivain qui a fui une part de sa vie passée : une relation amoureuse passionnelle, folle et finalement destructrice avec Fedora, cantatrice aussi belle qu’excentrique qui lui a offert ses jours, mais refusé ses nuits. Dans l’isolement, il entreprend de tenir un journal intime où vont s’entrecroiser progressivement souvenirs, rêves et fantasmes, récit familial, aventures japonisantes ou rappel d’un autre enfermement, celui de la prison. «C’est quelqu’un qui ne peut plus écrire de romans et qui écrit le journal de cette impossibilité, explique Hubert Haddad. Son problème, c’est qu’il est débordé. Le roman demande de la place : pour qu’il y ait création, il faut faire un vide en soi. Et lui, il est investi, envahi de spectres, de fantômes, de rêveries récurrentes, de cauchemars.»
Au fil du texte, différents niveaux de réalité se mêlent et se confondent, les personnages évoluent et se dévoilent, et les divers arcs narratifs gagnent en cohérence. La véritable histoire que raconte Géométrie d’un rêve est cachée, tissée dans la trame du récit comme un motif pictural qui demeurerait invisible tant que l’oeil n’aurait pas pris suffisamment de recul. «Tout est très construit, en écho, un peu sous forme de spirale : des quatre histoires, l’une sert à révéler l’autre, elles s’enroulent jusqu’à la révélation finale. Et le narrateur se retrouve face à la mer, comme aux premières lignes, face au vide.»
Le foisonnement d’idées, d’inventions littéraires, de pistes lancées au lecteur peut surprendre, décontenancer, demander une attention plus soutenue que bien d’autres ouvrages de fiction, mais il n’est jamais vain. Humaine tour de Babel, la psyché du narrateur est emportée par un tourbillon de rêveries existentielles et littéraires, d’idées de nouvelles et de romans, mélange d’érudition envahissante et de liberté de l’imagination, qui se révèle finalement reflet de l’humaine condition. «L’imaginaire est l’essentiel de la psyché, explique l’écrivain. Il n’appartient à personne en particulier: personne, nul n’est en deçà de l’humain. Entre l’idiot du village et le plus savant, humainement, il n’y a qu’une nuance - qui est précisément la culture. Nous sommes des êtres imaginaires et les limites de l’imaginaire sont notre horizon.»
Explorateur, défricheur des terrains de l’imaginaire, Hubert Haddad est aussi un bâtisseur : tournée vers l’universel même lorsqu’elle travaille au cœur de la sensibilité et de la subjectivité humaine, son écriture inventive, enthousiaste et baroque lutte pour faire de la littérature un lien entre les hommes. «J’ai travaillé avec des toxicomanes, des détenus, puis comme éducateur de rue avec des gosses à l’abandon, raconte-t-il. Une chose, pour moi, a toujours été évidente : si je prends n’importe lequel de ces gamins, de ces personnes en difficulté, et que je lui donne tout ce que je sais, il pourra prendre ma place, écrire mes livres - enfin, écrire d’autres livres, avec sa sensibilité, son histoire. L’idée d’une sélection, la pensée qu’il y ait des hiérarchies dans l’humain, est un leurre massivement entretenu. Il n’y en a pas : nous sommes tous au même lieu de l’être. Mais l’injustice, le drame des sociétés et de l’histoire, rend la vie impossible à la plupart, difficile, terrible.»
Dernière pierre en date d’une œuvre impressionnante, Géométrie d’un rêve porte haut le drapeau d’une littérature généreuse et humaniste, qui s’attache aux mythes pour mieux parler aux hommes.


LE COUP DE CŒUR DES LIBRAIRES

«Prenez garde à ce chef-d'oeuvre, il risque de vous envoûter comme peu de livres en sont capables! (...) La langue est à ce point magnifique qu'elle nous donne envie de nous arrêter sur certains passages pour mieux les relire, s'en imprégner et s'en délecter... Un texte sublime et foisonnant - riche en références littéraires et musicales - qu'il ne faut manquer sous aucun prétexte. Fascinant du début à la fin.»
Annabelle, Frédérique et Stéphanie (libraires Virgin), Lire.



PETIT LEXIQUE THÉMATIQUE
de Géométrie d'un rêve

Amour - « Personne n'a aimé comme j'ai aimé. Pourtant il y eut d'autres femmes. J'ai vécu d'autres matins après la nuit de Londres. C'est avec une sombre joie que je brûlerai mes manuscrits pour vivre à nouveau un pareil amour (...) » (Géométrie d'un rêve, page 11)

Amaya - « Chaque rêve rassemble en une tresse magique les fils épars de la mémoire. Amaya n'a pas bougé de mon souvenir. Comme les figures de laque d'une miniature shintoïste, nous ne cessons de voguer sous les ponts d'un fleuve stellaire. Je la retrouve à mon gré dans son studio du troisième étage ou parmi les érables, dans les boucles de la rivière Hozugawa. » (page 196)

Chasseur continental - C'est le titre d'une peinture, la seule qui échappa à l'incendie criminel du château de Forbrune en 1942 où vivait le maître de Lassis et sa fille Aurore. Ce chef-d'œuvre sauvé éclaire de sa violente énigme tout le récit, comme s'il était empreint d'un pouvoir sur quiconque le regarde.

Cornouaille - La configuration fractale des côtes de Cornouaille, en écho au monde escherien du romancier, recèle une sorte de vertige lié à la toute présence de l'Océan.

Fedora - « J'ai connu des jours heureux avant Fedora, toute une vie à laquelle elle ne participait d'aucune façon. Qu'elle eût pu exister quelque part et n'être alors rien pour moi semble presque impossible tant l'amour bouleverse le temps et le réinvente. » (page 27)

Guerre - La Seconde Guerre mondiale, par ses bouleversements tant géographiques qu'ethnographiques jusque dans l'imaginaire des peuples, règne encore de manière plus ou moins occulte sur les esprits. Le roman contemporain en témoigne largement. On pourrait même proposer une analyse de ses résurgences dans toute œuvre de fiction. Le narrateur de Géométrie d'un rêve constate à ses dépens la prégnance des retombées psychologiques, les effets récurrents pervers d'une guerre dont nous sommes encore tous les acteurs maudits sans même nous en rendre compte.

Haïku - « Mémoire intempérante! Je me sens parfois plus imbibé de souvenirs et de songes qu'un ivrogne d'alcool. Un célèbre haïku de Bashô illustre assez bien cette impression:
Au fond de la jarre
sous la lune d'été,
une pieuvre rêve »
(page 23)

Ile d'amour - Sujette aux inondations, la plus petite des îles de l'archipel de la Marne à hauteur de Nogent (que l'auteur crut pouvoir acquérir naguère pour le prix d'un studio parisien) accroche nombre légendes et rumeurs dans la mémoire des riverains. Le narrateur croit se souvenir y avoir été l'otage d'un fameux Pirate.

Journal intime - Concurremment et dans le prolongement du roman épistolaire du XVIIIe siècle (Julie ou la Nouvelle Héloïse ou les Liaisons dangereuses), le roman sous forme de journal intime, narrateur et protagoniste confondus, est sans doute né avec les Proscrits de Nodier en 1802, mais dans l'indécision du genre, mi confession mi journal, et sous l'impulsion du Werther de Goethe, bien des chefs d'œuvre peuvent s'en réclamer peu ou prou, comme Adolphe, sous-titré anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu, et publiée de Benjamin Constant (1816) ou l'Oberman de Senancour. Bien des journaux intimes sont d'authentiques romans vrais par ailleurs (comme ceux des acteurs ou des martyrs de l'Histoire), à l'exclusion des mémorialistes qui tuent la fiction par le culte du moi. Le réalisme s'emparera abondamment du genre, jusqu'à ses limites expressionnistes ou fantastiques. Citons le Horla de Maupassant, le Journal d'une femme de chambre d'Octave Mirbeau, le Crime de Sylvestre Bonnard d'Anatole France, l'Inconnu de Paul Hervieu où l'on suit le délire d'un aristocrate russe interné, le Gardien du feu, d'Anatole le Braz, journal d'un gardien de phare de la pointe du Raz, ou plus proche de nous le Journal d'un curé de campagne de Bernanos ou la Nausée de Sartre. Une autre manière de faire usage du genre rapprocherait plutôt Géométrie d'un rêve (où un écrivain assied son roman sur l'impossibilité même d'une fiction narrative) d'œuvres atypiques comme le Journal d'un séducteur de Kierkegaard ou ce sommet de l'intériorité éclatée qu'est le Journal de Kafka.

Ker-Lann - la maison de la lande, en breton. Ce vieux manoir délabré avec sa tour et sa chambre de veille au-dessus d'un chaos de granit assailli en permanence par le maelstrom, est l'endroit élu des spectres. C'est avec et contre eux que le narrateur se débat dans la quête d'une logique du rêve qui laissât en paix la réalité déjà frappée de suspicion. La Bretagne cultive volontiers le maléfice du roi pêcheur envers quiconque croit s'y mettre à l'abri du monde. Par chance l'Océan gronde dans les grands arbres de Ker-Lann...

Kyoto - « Moins de dix ans plus tôt, à Kyoto, j'avais fini par pouvoir soutenir une conversation, certes élémentaire, que l'anglais venait corriger. Parler enfin dans sa langue à la femme qu'on aime est le comble de la volupté, après la distraction des mots exotiques lascivement chuchotés à l'oreille. La jolie caissière du théâtre nô m'apprit l'étrangeté de la pudeur aux antipodes. Chacun rougit derrière ses mots. » (page 113)

Maître de Lassis - « La seule œuvre sauvée du Maître de Lassis était devant mes yeux. J'avais pu en apprécier naguère la pâle copie dans un magazine. Il m'indifférait de savoir comment le tableau se trouvait chez l'arrière petite-fille du peintre. » (page 283)

Mémoire - Cette enquête de mémoire que tout journal intime ambitionne butte ici sur le secret romanesque par excellence, le "muet incendie de la mémoire", expérience intraduisible en mots et qu'il faudrait revivre, expérience fondamentale liée au coma, à la mort manquée de peu, et donc à la naissance. Une hantise parcourt ainsi secrètement le récit et le porte à l'insu même du lecteur à l'endroit même où son esprit, son rêve intime, rejoint par une sorte de magie le fil secret du roman, où une coïncidence s'opère. Le narrateur de Géométrie d'un rêve devient alors comme la mémoire chuchotante du lecteur.

Mozart - « Mozart est le dernier enchanteur. (...) La perfection en art a soif de hasards, c'est le sens de l'inspiration, tout se répète et tout change, comme la mer et le ciel de Bretagne, au gré d'harmonies convergentes. » (page 373)

Romancier - « L'authentique romancier est une sorte d'enquêteur qui passe en revue toutes les solutions imaginaires : assuré de trouver parmi elles une explication tangible, c'est rarement cette dernière qu'il exploitera. Même le plus réaliste optera pour l'invraisemblable, histoire de toréer avec un monstre de taille. » (page 114)

Voyage - « Je pourrais écrire ainsi son histoire, si j'en avais le cœur: dans ses voyages, en grand secret, elle change, il lui semble rajeunir, devenir une autre vraiment, des souvenirs lui viennent qu'elle n'a pas vécus ou qu'elle a oubliés, comme si une autre existence lui était donnée, comme si elle entrait dans le corps et les pensées d'une autre femme, plus jeune chaque nuit, plus jeune et plus libre, et si différente, comme si vraiment, chaque nuit, elle devenait une autre. » (page 19)



12,5 x 19 cm •
416 pages

ISBN 978-2-84304-485-4

20 €

Disponible - paru le 20/08/09


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