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En librairie le jeudi 4 janvier 2018  

Cette nuit
12,5 x 19 cm • 160 pages
ISBN 978-2-84304-811-1
16,50 € • A paraître le 04/01/18
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Littérature
Joachim Schnerf

Cette nuit


Roman

Au matin de Pessah, la Pâque juive, un vieil homme se remémore cette nuit si particulière que sa famille rejoue à huis clos et à guichet fermé chaque année – une comédie extravagante et drolatique dont elle a le secret.
Il y a Michelle, la cadette qui enrage pour un rien et terrorise tout son monde, à commencer par Patrick, le très émotif père de ses enfants. Il y a Denise, l’aînée trop discrète, et son mari Pinhas, qui bâtit des châteaux en Espagne et des palais au Maroc. Et bien sûr Salomon, le patriarche rescapé des camps, et son humour d’un genre très personnel qui lui vaut quelques revers et pas mal d’incompréhension.
Mais en ce matin de Pessah, pour la première fois, Salomon s’apprête à vivre cette nuit sans sa femme, sa douce et merveilleuse Sarah…
Un roman au charme irrésistible, émouvant, drôle – et magnifiquement enlevé.

Joachim Schnerf

Joachim Schnerf est né en 1987 à Strasbourg. Il vit actuellement à Paris où il est éditeur de littérature étrangère. Après Mon sang à l’étude, son premier roman paru aux Éditions de l’Olivier, il nous plonge avec Cette nuit dans l’intimité d’une famille, tendue sur le fil de la mémoire d’un homme au soir de sa vie. Un roman d’une grande sensibilité.

Morceaux choisis...

« Ça y est j’entends un bruit. Le parquet a grincé, je n’ai pas rêvé. Est-ce que les nazis seraient revenus ? Nouveau crissement. Je me répète qu’on ne rafle plus de nos jours mais le bruit des bottes venues fouiller le cellier se mélange à la réalité. Ils ne reviendront pas, c’était il y a près de soixante-dix ans. Et pourtant je n’arrive plus à dissocier les strates sonores, à faire taire le bourdonnement de la mort. Mon corps vieilli est là, je le vois dessiné sous mes yeux avec ses faiblesses et ses impuissances, il gît sous la couverture trop grande qui nous recouvrait lorsque Sarah s’allongeait près de moi.
Qu’ils me prennent s’ils le veulent, mais qu’ils m’accordent encore quelques jours. Je ne peux pas laisser mes deux filles orphelines ce soir, j’ai promis à Michelle et Denise de diriger la soirée, sanctifier le vin, mener les chants, distribuer chaque aliment comme il est décrit dans la Haggada. Un livre de prières et de lamentations, un récit de combat, d’exode, de questions et d’espoir. Pour en découdre avec l’oubli. Tout y est minutieusement recensé, jusqu’au plus simple geste. Avant d’entamer la lecture de la Sortie d’Égypte je saisirai le plateau d’argent qui trône au centre de la table, déclinerai les six aliments qui s’y trouvent comme à chaque fête de Pessah.
Tania et Samuel, les enfants de Michelle et Patrick son mari, écouteront avec attention les explications de leur grand-père qu’ils connaissent déjà par cœur. Car il en est ainsi, on ressasse les goûts et les mélodies, les anecdotes de la mémoire familiale. Je prendrai les minces morceaux de céleri et d’un geste précis les tremperai dans l’eau salée, bâtons filandreux et dégoulinants de larmes, les larmes des Hébreux maintenus en esclavage. Toute la famille mastiquera en grimaçant. »


« “Accepterais-tu d’en parler ?” Sarah avait hésité plusieurs semaines avant de m’interroger, elle avait finalement choisi un pronom pudique plutôt que d’articuler Auschwitz. J’en parlais tout le temps, oui, mais raconter ? Impossible, je n’avais que mes blagues pour évoquer la Shoah. De rares allusions comiques en sa présence, et des après-midi sans elle aux côtés d’anciens camarades, squelettes à nouveau charnus. Peut-être avait-ce été une erreur de ne jamais lui avoir raconté, ni à elle ni aux filles ? Sarah, excédée, n’avait que mon humour concentrationnaire auquel se raccrocher. Elle relevait chaque jeu de mots, chaque fou rire, tout ricanement qui touchait de près ou de loin à une chambre à gaz. C’est pourtant de silence que je la couvrais et me voici à présent, emmitouflé dans nos draps aphones, sans elle.
Le Zyklon B ne me fait plus rire, j’ai perdu le goût de l’excès. Comme s’il était impossible de vivre deux deuils à la fois. Un humour vêtu de noir m’a épaulé puis abandonné devant cette nouvelle tragédie : à la perte de l’humanité a succédé la perte de l’amour. »


« La haine de l’humour concentrationnaire qu’avait développée Sarah s’accentua après l’épisode des poissons qui avait – prétendait-elle – traumatisé nos deux filles. Denise avait huit ans, Michelle en avait six. J’étais allé avec elles à la fête foraine, une veille de 14 juillet. Après quelques tours de manège, elles me supplièrent de jouer à la pêche aux canards pour rafler un poisson rouge. La main ferme, je gagnai à deux reprises et mes filles repartirent, chacune, avec un sac en plastique rempli d’eau. À l’intérieur nageait une mini-bestiole à écailles. Dans la voiture, les voix aiguës se disputaient les noms à donner à leurs nouveaux amis quand je leur rappelai que c’était moi qui les avais gagnés et que j’étais donc en droit de les nommer. Silence à l’arrière. Rires au volant. Sarah rentra tard du travail et découvrit les deux poissons rouges nageant dans un grand saladier. Tout excitée, Denise fit les présentations : “Maman, voici Goebbels et Goering, ils sont frères. Et leurs noms commencent pareil ! Goebbels est à moi et Goering est à Michelle.” Sarah se décomposa, puis hurla. “Salomon !” »


« Pourquoi cette nuit sans elle ? Comment survivre à cette nuit trop identique ? Cinquante années que je n’ai pas célébré la fête de Pessah sans ma femme. Environ quarante que Michelle et Denise n’ont pas mangé de pain azyme sans leur mère. Les gendres préfèrent ne pas compter et les petits-enfants n’ont pas la notion du temps. Cette famille que Sarah chérissait tant. Denise et son Pinhas, l’affabulateur méditerranéen avec qui elle n’a jamais eu d’enfant. Puis Michelle et Patrick qui ont mis au monde deux adorables démons. Tania, l’aînée, la rebelle. Et Samuel, aujourd’hui âgé de douze ans, un visage de poupon, lisse, pur, dont Sarah adorait parcourir chaque recoin de ses mains ridées lorsqu’il s’asseyait à côté d’elle aux dîners de famille. Toujours assis entre elle et moi lors du Seder. Pour écouter la Sortie d’Égypte, prêt à m’interroger à chaque occasion. Car il en est ainsi, la soirée de Pessah est la nuit de la transmission aux plus jeunes, la nuit des interrogations. Celle de la découverte du deuil. »