« La Montagne de minuit fait moins de deux cents pages et commence sotto voce comme une étude de mœurs lyonnaises... Blas de Roblès aurait-il choisi la concision après la logorrhée, la modestie après la mégalomanie, l'épure après l'extravagance ? Voire. Cette Montagne n'est pas la souris que l'on aurait pu craindre en comparant l'épaisseur des deux opus : on y retrouve, dans les descriptions de la colline de Fourvière ou des splendeurs exotiques du Jokhang, du Potala, ce style à la fois précis et chatoyant qui n'est pas sans évoquer Flaubert, et ce goût pour les dispositifs romanesques en trompe-l'œil qui, d'un récit simple en apparence, font un mille-feuille intrigant et subtil. Les bégaiements de l'Histoire, de la barbarie nazie à l'occupation chinoise au Tibet, tissent, derrière la narration, une toile de fond inquiétante. Dans un "post-épilogue" borgésien à souhait, l'auteur nous entraîne de l'autre côté de miroir, interrogeant les rapports complexes qu'entretiennent Histoire et fiction. Et si le secret ultime de Bastien Lhermine était justement - qu'il n'y a pas de secret ? Pas d'autre, en tout cas, que celui de la littérature elle-même ? »
« Enfin ! On en tient enfin un ! Nous voulons dire : un roman français dont la folle ambition, la complexité assumée et transcendée, la stupéfiante maîtrise rejoignent celles des grands livres de la littérature mondiale… et l’on n’avait pas vu ça depuis longtemps, peut-être depuis le mémorable Montée en première ligne de Jean Guerreschi. On ne sait où donner de la plume pour rendre justice à cet opus extravagant : les adjectifs qui viennent à l’esprit pour le circonvenir – érudit, baroque, inspiré, échevelé… – vous filent entre les doigts comme les pièces d’une monnaie qui n’aurait plus cours. […]
On ne dira rien de plus, car on se plaît à imaginer les lecteurs de cet article en route vers leur librairie préférée – la nôtre, de préférence, mais pour la bonne cause nous serons magnanimes… –, on entend déjà leurs pas précipités sur le trottoir devant la boutique, et l’on s’apprête déjà à les régaler d’un festin rare, Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès… »
« Il aura fallu patienter plus de 70 ans avant que ce classique de
la littérature cubaine fasse l’objet d’une traduction française. Le
résultat est à la hauteur de l’attente…
Dès les premières pages, Contrebande s’impose avant tout
comme un magnifique roman d’atmosphère, émaillé de métaphores d’une
somptueuse justesse, et servi par une prose naturaliste qui jongle avec
les genres romanesques pour mieux s’en affranchir. Serpa transpose
littéralement son lecteur dans le bas-fonds de La Havane, au cœur de
cette misère cubaine des années trente, une île grisée par les vapeurs
de rhum, les volutes des cigares et le parfum lourd des prostitués. Il
esquisse avec subtilité cet univers opaque et sulfureux où l’aventure
semble encore possible mais où l’aventure semble encore mais où chacun
doit cependant lutter pour subsister au quotidien. Car si la fièvre
révolutionnaire n’a pas encore embrasé l’île, le grondement populaire
ne cesse de s’amplifier, en particulier chez les pêcheurs, qui doivent
faire face à un effondrement progressif mais inexorable du cours du
poisson.
La prohibition américaine offrant des perspectives plus lucratives,
le narrateur décide d’utiliser l’une de ses goélettes pour acheminer
illégalement une cargaison de rhum, périlleuse opération dont les
préparatifs et l’accomplissement constitueront la toile de fond
narrative. Mais notre armateur s’improvise contrebandier sans
réellement en avoir l’étoffe : lâche, couard, hypocrite et mythomane,
ce dernier vit dans l’ombre de Requin, son capitaine de bord - un
baroudeur, pirate à ses heures, mais homme d’honneur avant tout -
respecté et vénéré par la totalité de l’équipage. Entre les deux hommes
se noue dès lors une relation de rivalité complexe, teinté de jalousie
compulsive et d’indifférence condescendante, dont Serpa imprègne chaque
page pour la plus grande jubilation du lecteur. Stylistiquement à
mi-chemin entre Conrad et Stevenson Contrebande élabore un
univers narratif magnétique qui vagabonde des comptoirs poisseux de La
Havane aux étendues océanes, entre récit d’aventure aux accents
initiatiques et roman socio-historique ; une très belle alchimie
littéraire dont l’intensité ne saurait laisser indifférent. »
Jean-Pierre Ohl