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Jeux littéraires

Retrouvez nos Jeux littéraires dès septembre 2013, en même temps que la nouvelle édition du Nouveau Magasin d’écriture, de Hubert Haddad.
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Coups de cœur des libraires


Librairie Saint-Christophe
Si vous ne connaissez pas encore la magnifique collection de poche des éditions Zulma, je ne saurais trop vous conseiller d'y entrer avec ce livre absolument fabuleux d'un auteur hongrois, Ferenc Karinthy: Epépé ou l'art de se perdre à tout point de vue! Vous prenez l'avion pour aller assister à un congrès de linguistique à Helsinki, jusque là, rien que du très normal. Vous vous endormez dans l'avion et quand vous en descendez, la première impression qui vous gagne est que cette ville ne ressemble pas vraiment à Helsinki. Comme vous avez oublié votre montre, il vous est impossible de savoir combien d'heures vous avez dormi, donc d'imaginer dans quel coin de la planète vous avez atterri. Voici ce qui arrive à Budaï, linguiste confirmé qui se retrouve en un endroit inconnu, où les gens parlent une langue inconnue, où rien ne ressemble à quelque chose de connu. De plus, l'écriture de ce pays semble encore plus inconnue que tout ce qu'il y a d'inconnu dans cette équation fantastique. Mais comme il est un homme raisonnable et raisonné, Budaï va tenter de comprendre la langue qui reste aussi hermétique qu'un sas de banque suisse. En se rapprochant de Epépé ( à moins que ce ne soit Bébé, ou Etiétié ou Edédé, ou Vévé, cette langue montre d'étranges signes de variation!!!) jeune fille qui s'occupe de l'ascenseur de l'hôtel, il pense pouvoir communiquer, mais… Au fur et à mesure qu'on suit Budaï dans ses efforts désespérés de comprendre, puis de fuir cette ville, on se rend compte de l'importance primordiale de la compréhension du monde dans lequel on vit pour ne serait-ce qu'y survivre, que l'absence des codes sociaux, moraux peuvent nous détruire à petit feu. Dans cette folie qui se dessine tout autour de lui, Budaï ne veut pas se résigner et il n'aura de cesse de tenter de sortir de ce cauchemar. Ferenc Karinthy réussit avec ce livre à nous captiver totalement, à nous entraîner dans les pas de Budaï, jusqu'à ce qu'on referme le livre, que l'on regarde autour de soi, alors on se pince, on se frotte les yeux, non tout va bien, allez, on va dire que tout va bien, ce n'était qu'une hallucination ! Jean-François Delapré
Librairie L’Écume des Pages
Des confins de l'édition ressurgit un texte étonnant et kafkaïen à souhait, une nouvelle preuve que les bons textes ne disparaissent jamais complètement des mémoires. Sans cesse réédité depuis sa parution en 1970, notamment chez Denoël, le livre est repris dans la collection de poche des éditions Zulma.   Cette version reprend la traduction de Judith et Pierre Karinthy. En revanche, le texte est précédé d'une présentation d'Emmanuel Carrère, lecteur éclairé qui ne pouvait passer à côté d'un texte de cette importance. L'histoire est simple. Budaï, personnage érudit et polyglotte, s'envole pour Helsinki. Le professeur est attendu à un congrès de linguistique. Suite à une erreur d'aiguillage, l'avion prend une mauvaise direction, mais Budaï, épuisé par le travail, s'endort pendant le voyage et ne se rend compte de rien. Ce n'est qu'une fois arrivé qu'il réalise qu'il n'a pas atterri en Finlande, mais dans un pays mystérieux. Lui, le linguiste maîtrisant douze langues, ne comprend pas le langage de cette nouvelle contrée. Il est complètement perdu dans ce lieu où tout lui est devenu étranger. La ville dans laquelle il a « échoué » est un espace si tentaculaire et surprenant qu'il est contraint pour se déplacer de suivre le flot des anonymes qui vont et viennent à longueur de journée. Désorienté, il ne sait que faire pour survivre à cette épreuve. Au bout de quelque temps et faisant preuve d'une exceptionnelle résistance, il essaye de s'approprier le nouvel idiome. En vain. Le peu d'argent qu'il a conservé lui permet de louer quelque temps une chambre, d'où il sera finalement expulsé faute de moyens. Quoi qu'il en soit, cet apparent havre de paix devient au fil du temps une véritable prison. Budaï n'a dès lors qu'une obsession, la fuite. Il veut récupérer son passeport et trouver une issue. Même l'amour d'Épépé – c'est-à-dire tour à tour Dédé, Edédé, Diédiédié, Tété, Bébé, Vévé, son prénom changeant au gré des prononciations –, la liftière de l'hôtel, ne le soulage que provisoirement de son désarroi. C'est un amour violent, sans partage et donc voué à l'échec. Dans ce roman, tout est affaire de flots et de rivières. Le protagoniste, un homme éduqué, quitte les rives du Danube pour une terra incognita. Il dérive au fil du récit, incompris et coupé de sa culture natale. Il essaye d'apprivoiser l'inconnu sans y réussir. Faut-il y voir une parabole de la condition humaine ? Ou bien une fable plus politique ? La force de ce texte est de rester ouvert à plusieurs interprétations. C'est le courant de l'eau qui donne la clef du récit, mais il est aussi un motif d'espoir pour le protagoniste, qui s'imagine suivre le courant afin de gagner l'océan. « Son eau aussi est lente, peu profonde et étroite, on l'enjambe en deux pas, mais il a beau n'être qu'un minuscule et modeste cours d'eau, tôt ou tard il rejoindra une rivière, un fleuve, qui à son tour débouchera un jour quelque part dans la mer ». L'océan symbolise un possible retour à la mère patrie, à la liberté. Digne héritier du célèbre écrivain Frigyes Karinthy, Ferenc a su se faire une place dans la littérature mondiale. Il est probable que l'invasion de la Hongrie par les Russes en 1956 a laissé quelques traces chez lui. Rendons grâce aux éditions Zulma d'avoir publié ce texte en poche, qui vient enrichir un catalogue déjà exigeant. Guillaume Le Douarin
Librairie Le Livre à venir
« ÉPÉPÉ! s'est exclamé ce collègue, lors d'un déjeuner au cours duquel je lui expliquais mon attirance, dans les livres, pour les descriptions géographiques et urbaines, pour les villes imaginaires, pour les lieux inventés. "Lis ÉPÉPÉ ! C'est magnifique. Et ça devrait t'intéresser." J'ai donc commencé ÉPÉPÉ, du Hongrois Ferenc Karinthy, samedi dernier, dans le train de 21h21 qui m'emmenait vers Paris. J'ai passé deux jours à arpenter la capitale, pour aller retrouver famille et amis chers, et surtout pour me perdre à force d'errances et de promenades hasardeuses (ce que je sais faire de mieux quand je me trouve dans une grande ville). Et ÉPÉPÉ, pendant ces deux jours, au fond de mon sac, ne m'a pas quittée. Dans ce roman, il est question d'une ville, mystérieuse et labyrinthique, sorte d'allégorie cauchemardesque des mégapoles du monde entier. Il est aussi question d'un homme, arrivé ici il ne sait comment (erreur d'aiguillage à l'aéroport?), et comme pris au piège de cet endroit, sans pouvoir s'en échapper. Il est enfin question du langage, lien brisé entre l'homme et la ville, puisque ni l'un ni l'autre ne parviennent à se comprendre. Budaï (c'est le nom du héros), bien que linguiste et polyglotte, ne reconnaît pas la langue des habitants de ce lieu, et se heurte à un mur d'hostilité quand il essaie de se faire comprendre, par gestes ou par dessins. Après avoir recouru à la logique, en profitant de ses compétences en linguistique pour tenter de se constituer un lexique de cette langue (en vain: non seulement celle-ci ne possède pas de racine étymologique connue, mais de surcroît semble en perpétuel mouvement - une chose n'étant jamais désignée deux fois de la même façon...), notre héros part bon gré mal gré en exploration des lieux, et nous offre à ce moment, à mon sens, les meilleurs passages de ce beau et étrange roman. » Agnès Borget